Début 1915

05/02/2015
Début 1915

Paul Olivier

Peu d’hommes étaient restés sur la commune depuis la mobilisation d’Août 1914...

Oui, les plus âgés. On savait bien quand et comment ils étaient partis, nos hommes. Les frères Sibilot des Chabauds et Jean Peira, l’italien,  avaient été les premiers à quitter la commune pour le front, confiants de revenir bientôt.

Le soldat Peira avait même passé sa nuit à rentrer les récoltes pour que les siens soient à l’abri, car après… Après, il allait remercier, sur des cartes écrites du front,  la famille Sibilot qui aurait aidé sa femme.

Lui, qui avait été naturalisé français en 1907, savait sûrement ce qu’était la solidarité, l’ayant apprise avec son père sur les chantiers de la construction du Saint Gothard à Airolo dans le Tessin Suisse de langue italienne.

Ceux-là mêmes combattaient en ce mois de février sur les fronts de l’Argonne, pour Sibilot Marius et ceux des Éparges, après la Lorraine et Calonne, pour Jean Peira, affecté en renfort, parce qu’il était plus âgé, dans le 173è régiment d’infanterie corse d’Ajaccio.

À Bouc, arrivaient les nouvelles confirmées des premiers tombés pour la France ; dans l’ordre, sans bien comprendre de quoi étaient faits ces fronts, ni même l’avancée des opérations, on s’en remettait à la carte de France pour y vérifier ces lieux ; la Lorraine, La Marne et la Meuse et aussi la Belgique.

Et alors on sut que « huit pays » y étaient restés ; les transcriptions commençaient à arriver en mairie, énonçant les lieux mêmes où les soldats avaient perdu la vie et les conditions de leur mort évitable. Gide Joseph, le premier en septembre 1914, tombé dans la Meuse justement, Clovis Gros, dans la Meuse aussi et Jules Roux, le jeune diplômé des arts et métiers, dans le Pas de Calais ; suivis en octobre de Louis Collomb, dans la Marne, de Maxime Comte de Gombert,  dans le Nord, et de Paul Olivier, qui avait déjà de l’âge et était père de quatre enfants ; toujours dans la Meuse. Il fut le soldat boucain dont la transcription arriva la première en mairie de Bouc, le 1er mars 1915…

Avaient suivi Marius Isoardo, le mineur, fils d’un berger piémontais, tombé en novembre dans la Marne ; Louis Arnaud en Belgique, en décembre avec 50 autres soldats sous la bombe qui avait détruit,  le 1er décembre, l’église où les soldats, des chasseurs alpins du 23ème, s’étaient abrités pour la nuit ; et puis Louis Véran, en Belgique aussi, une nuit de Noël ; il mettrait des mois à mourir, Louis.

En ce début d’année 1915, on dressait à Bouc, comme dans d’autres petites communes rurales éloignées des fronts comme l’étaient les nôtres du sud de la France, le premier bilan implacable qui disait que la guerre n’allait pas être, comme on l’avait cru, une expérience de quelques semaines …
 
E.Groelly. Février 2015.